Parti vers le sud pour profiter des vents censés le mener jusqu’à Singapour, Louis Margot aborde son ultime traversée non sans appréhension mais fort de son expérience.
Les curieux qui ont récemment consulté le GPS de bord de Louis ont pu constater que le Morgien a mis le cap vers le sud avec une escale le 3 février dernier sur l’Île de Kei (Indonésie). Ce n’est pas une défaillance technique, mais une stratégie élaborée avec son routeur. L’objectif est d’anticiper au mieux les vents en vue de la dernière étape à la rame, qui doit le mener jusqu’à Singapour au terme d’une traversée de deux mois.
Des vents qui tournent
Trop au nord pour rallier Singapour « horizontalement » depuis Raja Ampat, Louis devait impérativement « descendre » de quelques latitudes. Or, dans cette région, vents et courants s’inversent tous les six mois après une période de transition : ils soufflent globalement du sud-est d’avril à septembre, et du nord-ouest d’octobre à mars. « La solution la moins risquée était donc de ramer franchement vers le sud et remonter par la suite vers Singapour grâce aux vents qui, à partir d’avril, viendront du sud-est », détaille l’aventurier.
Mais si cet itinéraire est dans son ensemble moins risqué qu’une traversée directe de Raja Ampat – où les vents l’auraient poussé encore plus au nord – il n’est pas de tout repos. En effet, les îles sont nombreuses et leur évitement apporte un stress considérable. « Quand on est au milieu de l’océan, ce n’est pas grave de dériver. Mais entre les îles, c’est beaucoup plus dur, il y a beaucoup plus d’obstacles : des bateaux, des hauts fonds, plus de courants et des vents thermiques… Et en solitaire, c’est très dur. »
L’arrivée à Singapour constitue un autre défi : « Les derniers dix km sont un réel chantier en termes de trafic maritime. […] Ce sont des cargos à la suite. Donc il faut viser entre eux. Et même s’ils me voient, ils ne peuvent pas m’éviter car ils sont dans des couloirs. » Pour assurer sa sécurité, le Vaudois prévoit donc de faire appel à des bateaux d’escorte.
Peur de l’échec
Si Louis se rapproche de la fin de son épopée à la rame, une peur – sur laquelle il n’a que peu de pouvoir – grandit : l’échec. « J’ai toujours pensé à l’échec. Mais maintenant que je suis si proche du but, ne pas arriver à terminer à cause d’une blessure, d’une collision due au trafic, d’un courant défavorable seraient très durs à accepter. Après tout ce que j’ai fait. Même si ce n’est pas de ma faute. […] C’est comme quand on arrive en fin de course, qu’il reste 250 mètres et qu’on est devant. Tout à coup on commence à stresser à l’idée de gagner car peut-être va-t-on se faire dépasser dans les derniers mètres. À l’inverse, celui en fin de peloton n’a pas ce stress. »
Pour toutes ces raisons, Louis Margot se dit usé mentalement par la rame. « Le corps tient, mais je crois que je me suis un peu menti à moi-même en me disant qu’une fois le Pacifique traversé, il ne resterait plus grand-chose. »
Des enseignements importants
Derrière cet état d’esprit difficile, l’aventurier peut cependant compter sur l’expérience accumulée lors des traversées précédentes. Notamment en matière de gestion de la nourriture, qui influe directement sur le bien-être physique et mental. « Au début, j’étais très réglé, mais avec le temps je ne me restreins plus et prends ce dont j’ai envie. La nourriture est tellement émotionnelle quand on est seul sur la mer. Ça devient ma meilleure amie. » Une meilleure amie qui devra donc être chargée en quantité suffisante avant le départ, car en manquer peut aussi représenter un stress supplémentaire.
Enfin, en termes de gestion de l’humeur, Louis se trouve également renforcé. « Quand on rame seul, c’est l’ascenseur émotionnel en permanence : je me sens parfois super bien, et dès qu’il y a le moindre problème je redescends très vite. Les traversées amplifient tout. » Pour résister à ces tempêtes émotionnelles, il a développé une capacité de lâcher-prise et de résistance au mal-être. « Avec le temps on apprend que demain est un autre jour. J’accepte d’être mal sur le moment, avec l’espoir que le lendemain ça ira mieux. À la longue, j’ai l’habitude et je suis plus confiant dans le futur. » Une confiance retrouvée parfois grâce à des instants très simples, mais qui sont en réalité « les meilleurs », comme un coucher du soleil, un bon repas ou le fait de se sentir en forme.
Louis repartira fin mars, début avril de l’Île de Kei et devrait arriver à Singapour au début de l’été. Il a pour objectif d’être de retour en Suisse d’ici la fin de l’année.